Introduction
(petit Dragon)
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Le soleil s’était couché depuis un bon bout de temps. Les veilleurs venaient d’annoncer la deuxième heure qui suit le mitan de la nuit. Je baillais et me défroissais. Il était plus que temps pour moi de me mettre en quête. En sifflotant, j’allais vers ma mine d’informations principale, le Chaudron baveux. C’était ma taverne favorite. Ce n’était pas que la chair était meilleure qu’ailleurs, mais plutôt que les clients étaient bavards. A cette heure, ils devaient même commencer à être sérieusement imbibés. Je souriais. Ils seraient d’autant plus faciles à faire parler. J’en claquai la langue de plaisir anticipé.

Ce quartier était loin d’être bien famé. Les ruelles étaient étroites et mal éclairées. C’était un vrai coupe-gorge. J’étais chez moi. Je connaissais les règles, j’avais assez longtemps traîné dans ces lieux pour savoir comment survivre. De façon ostensible, je jouais avec le fourreau de mon sabre. Je ne savais pas le manier, mais cela, les personnes qui pouvaient me guetter l’ignoraient.

Beaucoup d’imprudents avaient laissé leurs bourses ou leur vie dans ce coin. La boisson était souvent frelatée et tous les coins de rues puaient et dégoulinaient de choses gluantes et peu ragoûtantes. Des rats énormes se promenaient partout. Ils faisaient leur ordinaire des chats errants ou des cadavres. Ils n’étaient pas regardant quant à la provenance de leur viande.

Malgré tous ces « petits » inconvénients, le Chaudron baveux ne désemplissait jamais. Il fallait avouer qu’il était très bien situé. Il se trouvait à la limite des quartiers des prostitués, des marchands et du parc à bestiaux où les caravanes de marchands faisaient relâche. Placée juste à l’intérieur de cette bonne ville de Juinguoldf, cité sous le haut patronage de notre vénéré empereur Douruilt le Conquérant, juste en bordure des remparts, cette taverne était le point de rencontre de tous les manants un peu en marge de la loi, ou des pervers qui voulaient goûter à des plaisirs interdits.

Arrivé à la porte, je reculai d’instinct devant les fumées opaques de toutes les couleurs qui remplissaient le tripot. Piouh ! A l’odeur, il y en avait qui ne s’étaient pas contentés de fumer de la tisane. Ces vapeurs pouvaient vite vous faire perdre tous sens de la réalité. J’allais devoir faire attention pour garder la tête froide.

Comme si j’étais le propriétaire des lieux, je plongeai dans la fournaise. De la main, je saluais les habitués que je connaissais. Le bruit était étourdissant. Entre les cris des buveurs, le brouhaha des bagarres incessantes et les hurlements des chanteuses, il était impossible de comprendre ce qui se disait à cinq pas. Cela donnait un faux sentiment de sécurité à bien des gens et je voulais en profiter.

Je posais mes coudes sur le bar qui courrait sur toute une largeur de la baraque et j’essayais d’attirer l’attention du tenancier. Je le hélais à mainte reprise avant qu’il ne daigne prêter attention à moi. Cette grosse barrique de Juilto s’approcha pesamment de moi. Il passa d’un geste nonchalant son torchon sur le comptoir en me regardant dans les yeux.

– Kesque tu veux, l’araignée ?

C’était un de mes surnoms. Je l’appréciais assez. Il donnait aux personnes qui ne me connaissaient pas l’impression que j’étais vénéneux. Elles croyaient que j’étais un tueur à gage ou quelque chose d’aussi dangereux. Cette méprise me convenait très bien, elle m’évitait bien souvent d’avoir à me battre. J’aurais risqué d’avoir le dessous.

La vérité sur cette désignation était tout autre. Je n’étais pas un meurtrier, juste un voleur. Assez doué, ne soyons pas modeste, il me faut bien l’avouer. Seulement, je n’ai pas le physique de l’emploi. Mes collègues étaient petits. Moi, j’étais grand, mais frêle. C’était mes longs membres grêles et la manière dont je bougeais qui m’avaient valu mon nom. Parfois pour frimer devant mes nombreuses conquêtes féminines, je me faisais appeler « doigts de fée ».

En fait, mon vrai nom c’était FrannTyckloc Golpay. C’était trop long et peu porteur. Même ceux qui connaissaient mon vrai nom ne l’employaient pas. Ils m’appelaient Frann.

Je me penchai par-dessus le bar.

– Une bière, Juilto.

– T’as de l’argent ?

D’un geste digne, je sortis ma bourse et je la fis tinter. Les yeux de ce rapace de tenancier de bar luirent. Il me fit un large sourire ou nombre de ses dents brillaient par leur absence.

– Parfait, alors tu as de quoi payer tes dettes !

Je me renfrognai. De mauvaise grâce, je sortis plusieurs pièces en or. Je commençais à les poser les unes après les autres devant Juilto. Arrivé à la cinquième je m’arrêtai.

– Encore…

En soupirant, j’en rajoutai une autre.

– Encore…

– Tu n’exagères pas un peu ?

– … Pour les intérêts… en plus tu es une source d’ennuis chroniques…

Je rajoutai deux pièces d’argent et je rempochai ma bourse qui venait d’en prendre un coup. Le patron empocha le tout et se retourna pour prendre une chope et la remplir de bière bien mousseuse. Il la posa devant moi en faisant gicler une partie de son contenu. Je me penchai vers lui.

– Dis, tu as vu des « clients » pour moi ?

Il poussa un juron. Je fis semblant de ne pas l’entendre. D’un léger coup de tête il m’indiqua deux personnes que je ne connaissais pas et qui discutaient à un coin du long comptoir.

– Ces types ne sont pas des habitués…

Je m’en doutais. De vue, je connaissais presque tous les habitants du coin. C’était nécessaire si je ne voulais pas m’attaquer à quelqu’un qui avait les moyens de me faire comprendre, définitivement, qu’il n’appréciait pas mes manières. Il y avait bien des façons de mourir et certaines pouvaient durer des mois. Je n’avais aucune intention de les découvrir un jour.

Je fis un sourire au tenancier. Il retourna à son astiquage. Je me rapprochai d’eux en laissant ma chope sur place.

Sous ses airs bourrus, je soupçonnais Juilto de bien m’aimer. S’il avait voulu me rendre la vie difficile, cela aurait été très facile pour lui. Il lui aurait suffit de m’expulser de son antre et j’aurais été privé d’une source non négligeable de mes revenus. Mes affaires ne rapportaient rien au patron du bar, sauf si je comptais les boissons que je payais, lorsque j’en avais les moyens.

Cela me ramena à l’instant présent. Malgré mon air bravache, je n’avais plus grand chose en poche. Il était plus que temps que je me fasse une juteuse petite prise.

A la dérobée, j’observais mes futures proies. Elles étaient vêtues de noir, d’une étoffe coûteuse et brillante. Bien, c’était selon toute évidence des riches qui venaient s’encanailler dans le coin. Personne ici ne s’habillait ainsi. Trop visible, trop onéreux pour la santé.

Je pris une place à côté d’eux et je criai au patron que je voulais une bière. Sans faire de commentaires, il m’apporta d’un air blasé celle qu’il m’avait déjà servie. Merci mon vieux. En procédant ainsi j’avais l’air d’être un simple client qui venait d’arriver.

Je tendais mon oreille. Leurs bourses ne m’intéressaient pas. Du moins pas tant qu’ils les auraient sur eux. Faire les poches, n’était pas ma méthode de travail. Quoique je ne crachais pas sur une bonne opportunité. Non, ma spécialité, c’était les visites nocturnes dans les demeures opulentes pendant que leurs occupants étaient ailleurs. Ainsi j’évitais les risques de mauvais coups que j’aurais pu prendre. Comme me le répétait mon vieux père « pourquoi chercher les ennuis en passant en force, alors qu’avec un peu de discrétion on obtient le même résultat ? ». C’était un grand sage mon regretté paternel.

Je me mis à siroter d’un air absent la mousse de ma bière. Elle était tiède, mais qui s’en souciait ici ? Les deux hommes me regardèrent d’un air méfiant, mais ils ne s’occupèrent pas longtemps de moi. Après tout l’endroit était bondé, il fallait bien que je m’installe quelque part.

Qu’est ce qu’étaient venus faire ces deux hommes ici ? Ils ne s’occupaient pas des œuvres pieuses des prêtres, ou bien c’était pour fournir des cérémonies de magie noire. Seuls des éléments interdits ou nocifs pouvaient les intéresser.

Une histoire amusante circulait. Notre bon empereur avait interdit depuis peu les pratiques de sorcellerie. Il devait trouver qu’elles représentaient une perte financière pour lui. On murmurait que dix pour cent des offrandes faites aux temples conventionnés allaient directement alimenter son trésor. Les prêtres pouvaient refuser, mais dans ce cas, leurs dogmes prenaient le risque d’être très vite assimilés à la plus vile des engeances et d’être interdits à leur tour. Certains cultes parmi les plus infâmes étaient toujours tolérés, mais ils étaient très riches. Alors je me disais que cette fable devait avoir un fond de vérité. Après tout Douruilt devait bien trouver quelque part les fonds qui lui permettaient de financer ses nombreuses conquêtes militaires.

– Alors, tu sais que le vieux va partir lors de la prochaine nuit ?

Je dressai mon oreille. C’était dans ce genre de moment que j’aurais aimé avoir du sang d’elfe. Les légendes leur prêtaient des sens surnaturels. Avec les écoutilles qu’ils ont sur les côtés qu’est ce qu’ils doivent bien entendre.

– Ah ! Tu penses que c’est pour s’occuper de tu sais quoi ?

– Andouille ! Bien sûr que c’est pour ça ! Pourquoi crois-tu qu’il nous a demandé des produits frais ? Pourquoi crois-tu qu’il a demandé à tout le monde de se préparer à l’accompagner ?

J’en frétillais d’aise. J’avais mis dans le mille. C’était presque trop beau pour être vrai ! Si j’avais été croyant, j’aurais porté un sacrifice à un dieu en remerciement. Si cela pouvait toujours être aussi facile ! Combien de fois j’avais espionné des discussions qui s’étaient révélées sans le moindre intérêt !

– Tu te rends compte que la maison sera vide pendant plusieurs heures…

– Tu connais les ordres… ça ne me plaît pas plus qu’à toi. Mais va le dire au vieux. Il pourrait peut-être décider de t’utiliser pour son rituel.

L’autre homme eut un mouvement de recul. Leur maître devait être d’un caractère difficile.

– Ce n’est pas drôle ! Tout ce que je dis, c’est que ce n’est pas prudent de laisser une aussi grande maison sans défense… il y a pas mal de choses qui pourraient intéresser des malandrins.

– T’occupe ce ne sont pas nos affaires… Finis ton verre et allons nous charger de nos commissions.

Ils burent leurs verres et s’en allèrent. Je leur laissais une longueur d’avance avant de me lever pour les suivre à distance. J’avais besoin de connaître l’adresse de cette maison si alléchante ! Ils finiraient bien par y retourner et je serai sur leurs talons.

Ce n’était pas la peine de demander à Juilto s’il avait le renseignement qui m’intéressait. Il ne m’aurait pas répondu. Son indulgence pour mes activités avait ses limites.

Je craignais que mes deux guides ne s’enfoncent dans des quartiers trop malfamés. Tout d’abord, je n’aurais pas voulu que quelqu’un me les abîme, ensuite, je craignais moi-même de me faire écharper. S’ils avaient pris cette direction, c’était dommage, mais j’aurais dû lâcher l’affaire avec beaucoup de regrets, elle paraissait tellement juteuse.

Je poussais un ouf de soulagement lorsque je les vis obliquer vers le quartier des marchands d’esclaves. Ils entrèrent chez un marchand spécialisé dans la fourniture en jeunes enfants. Ce marché avait peu de demandes. Il était plus rentable de vendre un esclave déjà formé. Là, un môme, il fallait le nourrir, le vêtir, lui enseigner un travail et ce pendant des années avant qu’il ne soit rentable. Seuls certains domaines peu ragoûtants étaient demandeurs, aussi ce commerce était-il assez dévalorisé, même aux yeux de leurs confrères.

Dans un sens, je comprenais mieux ce qu’ils voulaient dire par produit « frais ». Pour un sacrifice, il n’y a pas mieux comme viande tendre.

Je me postais à un point stratégique pour les voir sortir. Je n’eus pas longtemps à attendre. Ils ressortirent avec cinq adolescentes blondes, enchaînées. Quel gâchis ! Les filles piaillaient dans une langue étrangère. Elles devaient se douter de ce qui les attendait au bout du chemin, même si elles ne se révoltaient pas plus qu’oralement. Tant mieux, un tel équipage serait d’autant plus repérable et facile à suivre.

Je les suivais, confiant, tout en surveillant mes arrières tant que nous n’avions pas quitté les bas quartiers. Les types savaient où ils allaient. D’un pas ferme, ils avançaient vers un quartier résidentiel qui surplombait le port. Ils allèrent droit à une riche villa ceinte d’un haut mur qui l’isolait des clameurs de la rue. Entre l’enceinte et la demeure elle-même, des arbres étaient visibles. Il y avait là un jardin.

Des hommes lourdement armés et en armure, une milice privée, assuraient la protection des lieux. J’en salivais d’aise. Pour pouvoir s’assurer les services de tels soldats il fallait être très riche. Dans des conditions normales, jamais je ne me serais approché d’un tel lieu. Trop risqué. Si demain, ils partaient tous pour la nuit, tous les biens qui étaient à l’intérieur seraient à ma merci. Ils devaient espérer que leur disparition soudaine passerait inaperçue avant que quelqu’un ne saisisse cette aubaine.

Moi, je me jurais bien d’être là…

Je mémorisais l’adresse et je partis dormir, l’esprit en paix.

 

Je n’aimais pas me lever alors que la lumière du jour brillait encore, mais la fortune valait bien que je fasse quelques sacrifices. A une heure honteusement tôt pour moi, vers midi, je me traînais à la guilde des architectes. Les trois quarts des employés étaient partis déjeuner. Moi, je ne voulais voir qu’une personne, un bon ami de long date.

C’était un très bon indicateur. Cela faisait des années qu’il travaillait comme scribe, sans jamais recevoir de récompenses de ses maîtres. Il était plus que bien disposé à l’égard d’une personne, qui comme moi, lui donnait quelques pièces en échange de menus renseignements mineurs, « genre » les plans d’une maison.

Même s’il eut l’air de me prendre pour un fou, il ne fit aucune difficulté pour me donner toutes les indications que je souhaitais sur les lieux, la disposition des portes, des fenêtres et des voies d’accès, publiques, privées ou carrément dissimulées. C’était très détaillé. Sans les gardes pour me gêner, ce serait un vrai moulin. Dans ces conditions, réaliser cette visite nocturne allait être d’une facilité extrême. Le scribe qui n’avait pas connaissance de ces éléments, ne pouvait croire que j’allais m’attaquer à un tel morceau. Je ne lui dis rien. Il pouvait être tenté de vendre ces éléments à d’autres personnes. Je n’étais pas le seul sur le marché.

Les voleurs payent leur guilde, qui n’est pas officielle, s’ils veulent éviter des ennuis. Moi, je ne cotisais pas. J’étais un franc-tireur et si je me faisais avoir, personne ne me pleurerait. J’en connaissais qui étaient même tout prêts à m’aider à me mettre dans les ennuis ou me voler mes affaires. Je n’allais pas leur faciliter les choses.

 

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